Manifeste pour un queer gaze

Le flux d’images déversé chaque jour est dans l’immense majorité issu d’une matrice straight :
cis-hétéronormée, patriarcale, capitaliste, bourgeoise et raciste. En somme, ce flux est produit principalement par des hommes cisgenres, blancs, hétérosexuels, bourgeois, valides : les dominants¹.
Il est de notre devoir de produire d’autres représentations portant un regard queer, anticapitaliste et antiraciste.

Saint-Étienne, 2024

Communication du gouvernement, chaînes d’informations, presse papier, contenu Youtube, Instagram ou Tiktok : tous ces médias nous inondent chaque jour d’une même idéologie straight, celle des dominants. Pour élargir la notion de Wittig², je propose d’envisager la pensée straight dans tout ce qui la définie en tant qu’idéologie dominante : capitaliste, bourgeoise, patriarcale, raciste, et bien sûr cis-hétéronormée. Ce « droit chemin » qui nous est imposé·es n’est donc pas « seulement » celui d’une hétérosexualité comme régime politique, mais bien une vision globale portée par le capitalisme et le patriarcat fondée sur l’exploitation et la domination des personnes précaires, racisé·es, queer, handi, etc. L’immense majorité des médias appartenant à des milliardaires, la force de frappe de cette idéologie est immense, et nous nous devons de la combattre sur tous les fronts, y compris sur celui du récit et de la représentation.

L’image au service du pouvoir

Les liens entre les techniques de représentation visuelle et le pouvoir sont anciens : que ce soit la photographie ou la peinture, ces médiums ont d’abord été au service des dominants afin de façonner leur image et leur histoire. Combien avons nous de peintures ayant pour sujet des membres de la noblesse, de la bourgeoisie, de l’église ? Tous les grands musées en regorgent. Il aura fallu attendre la fin du XIXème siècle et la fin progressive de la peinture « de maître » - académique et bourgeoise – pour que les classes laborieuses commencent à être représentées. Du côté de la photographie, ce n’est pas tant la technicité élitiste du médium qui la réservait aux bourgeois, mais plutôt son coût très élevé lors de son invention. Au XIXème siècle toujours, elle prit le relai de la peinture dans le rôle de la représentation des dominants, suivie ensuite par le cinéma, art bourgeois par excellence, jugé plus efficace dans sa capacité à raconter des histoires – entendre, façonner une vision du monde au service des puissants.

Aujourd’hui, la peinture n’est plus vraiment d’actualité (en dehors du cadre de l’art contemporain qui concerne une proportion infime de la population mondiale), et le cinéma continue d’assoir son statut de médium bourgeois : pas nécessairement vis-à-vis de son public (il existe pléthore de films et séries rencontrant de vrais succès populaires) mais plutôt quant à qui le produit, essentiellement de par son coût extrêmement élevé³. Quant à la photographie, elle est devenue une pratique réellement populaire, d’abord par la baisse du coût matériel, puis la création de la photographie numérique, et enfin l’avènement du smartphone comme objet quasi-incontournable dans nos vies.

Mais l’incarnation du pouvoir passe aujourd’hui principalement par un flux sans fin de bouillie audiovisuelle portant un imaginaire mêlant figure du patron, du « bon père de famille », du not all men, du « bon français », du leader, dans une langue entrepreneuriale paternaliste gerbante. Tout le corps du capitalisme patriarcal (pardon pour la tautologie) s’incarne dans la majorité du contenu télévisuel, de la presse papier, des réseaux sociaux (détenus par des milliardaires, à l’instar des médias mainstream), et d’une bonne partie d’internet. Les types de contenus (texte, photo, vidéo) et leurs canaux de diffusion (télévision, presse papier, web) sont multiples, offrant ainsi à l’idéologie straight une puissance de représentation qu’il est difficile de concurrencer. Pourtant, à défaut de reprendre des mains aux milliardaires les grands médias, chaînes de télévision et studio de cinémas, nous devons faire ce travail de contre-représentation : opposer un autre récit à celui des dominants, et le rendre désirable. Et s’il est vrai que la photographie n’est plus la voie la plus puissante pour porter ce contre-récit – la vidéo la supplante depuis longtemps – elle doit néanmoins prendre sa part.

Au delà du female gaze

En 2020, la journaliste et critique de cinéma Iris Brey sort le livre Le regard féminin : une révolution à l’écran qui fait écho au male gaze théorisé par la critique de cinéma étasunienne Laura Mulvey en 1975. Elle y théorise à son tour le female gaze, qui définit un regard qui adopte le point de vue et l’expérience vécue d’un personnage féminin⁴. Pour autant, elle ne le construit pas sur une opposition stricte au male gaze, qui induit par exemple une érotisation quasi-systématique des corps féminins. Surtout, elle théorise le female gaze comme un acte, et non comme une posture identitaire : un film peut porter un regard féminin et être fait par un homme (l’inverse étant également possible) ; elle prend pour exemple les célèbres Thelma and Louise réalisé par Ridley Scott et Titanic réalisé par James Cameron, deux films qui adoptent pleinement les points de vue des personnages féminins tout en étant réalisés par des hommes. Ainsi, bien que le female gaze ai existé bien avant qu’il soit analysé et formulé par Iris Brey, sa naissance au plan théorique en 2020 souffle un vent frais dans l’analyse et la production d’images, permettant de conscientiser un processus qui était pour moi jusqu’alors inconscient, et ouvrant par là-même de nouvelles ouvertures critiques et créatives.

À ce titre, et en hommage au travail mené par Iris Brey, j’aimerai élargir la notion de female gaze à celle de queer gaze en partant de ce simple postulat : l’offensive audiovisuelle et narrative straight n’est pas que patriarcale et masculiniste. Elle l’est, bien sûr, et ce de manière structurelle. Mais comme évoqué au début de cet article, elle est aussi capitaliste, bourgeoise, cis-hétéronormée, validiste et fondamentalement blanche (comprendre : raciste et colonialiste). En somme, elle met en scène et diffuse une norme qui appartient aux dominants, et ce avec une force de frappe d’envergure. Face à cette offensive massive et quotidienne de la pensée straight, il me semble nécessaire de construire un contre-récit et des contre-représentations qui prennent en compte l’ensemble des oppressions systémiques dont nous sommes victimes : un regard intersectionnel total, un regard queer. Soyons clair·es : j’entends le mot « queer » comme un projet politique : celui de vouloir mettre fin à toute forme d’oppression systémique, tout en célébrant le hors-norme. Je ne m’intéresse pas à « être queer » comme identité : en tant que femme trans, je fais partie de la communauté LGBTQIA+, et je suis effectivement opprimée et marginalisée pour ce que je suis. Est-ce-que cela définit mon projet politique pour autant ? Non. Gabriel Attal est homosexuel, pourtant il porte un projet politique autoritaire, capitaliste et bourgeois. À ce titre, et malgré son orientation sexuelle, il s’intègre et promeut parfaitement la norme straight : il n’y a rien de queer chez lui, et je doute qu’il s’identifie comme tel.

Performer un queer gaze

Nous l’avons vu, Iris Brey construit le female gaze comme l’acte de regarder comme une femme et non pas nécessairement de regarder en étant une femme : il s’agit avant tout d’un acte, d’une façon de regarder et de raconter. J’inscris le queer gaze dans la même lignée : un regard qui se veut performatif, au même titre que Judith Butler⁵ l’entend pour le genre – une série d’actes qui créent le genre, ou plutôt ici, le regard. À l’instar du female gaze peut être adopté par une personne qui ne s’identifie pas femme, le queer gaze peut se performer par une personne qui ne se dit pas queer. Ce regard a-t-il attendu d’être nommé comme tel pour exister ? Bien sûr que non : tout comme le regard féminin de Brey, il pré-existe à sa théorisation. Il n’y a ici aucune invention de ma part, juste un désir de nommer une façon de raconter et de faire ressentir une réalité. Et ne me dites pas qu’il s’agit simplement d’être « woke » : ce mot pompé et re-pompé par les fascistes de tout l’Occident n’a plus vraiment de sens aujourd’hui, si ce n’est d’être conscient·e des oppressions systémiques à l’œuvre. Or cette conscience, si elle est nécessaire, n’est pas suffisante : nous avons besoin d’actes. Plus précisément, nous avons besoin de créer des images et des récits qui proposent d’autres modèles, en racontant et en célébrant toutes les personnes qui sont à la fois exclues et opprimées par la norme straight : les freaks, les pauvres, les racisé•es, les travailleur·ses du sexe, les handicapé·es, les migrant·es, les trans,… La liste est longue et non-exhaustive. Et c’est le plus rageant : les dominants ne sont pas les plus nombreux numériquement⁶. Mais de par leur pouvoir financier et symbolique, ce sont eux qui imposent leur imaginaire, ou pour le dire avec Preciado₇, leur régime de vérité mortifère. Et au risque de paraître trop généraliste, j’estime qu’au-delà de représenter et de faire vivre les récits des personnes hors-norme, il me semble important d’inclure dans ce queer gaze toutes les personnes et mouvements qui se dressent contre la norme straight, car nous avons besoin d’allié·es. Le contrôle et la ségrégation identitaire étant les armes de l’extrême droite, je me refuse à les utiliser pour valider qui est légitime ou non à performer un queer gaze. Pour reprendre les mots d’une camarade militante : « je me moque tu sois homme, femme, blanc·he ou racisé•e, ce qui m’intéresse, c’est ce qui va nous réunir au piquet de grève demain matin ». Ce piquet de grève, c’est un imaginaire qui refuse toute forme d’oppression, qui célèbre le hors-norme, et qui, face à l’idéologie mortifère straight, se pose du côté des vivant·es.

1 Partant du postulat que les dominants sont dans l’immense majorité des hommes, je fais le choix de genre ce mot exclusivement au masculin.

2 WITTIG Monique, La Pensée Straight, 2001, Balland

3 Il existe bien sûr beaucoup de films indépendants et 100 % auto-produits, mais leur diffusion reste la plupart du temps très confidentielle et ne permet pas d’accéder à un capital financier important.

4 BREY Iris, Le regard féminin : une révolution à l’écran, 2020, Éditions de l’Olivier

5 BUTLER Judith, Trouble dans le genre, 2005, La Découverte

6 FRAMONT Nicolas, Parasites, 2024, Les Liens qui libèrent

7 PRECIADO Paul B., Dysphoria Mundi, 2024, Points

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